Le droit des collectivités en matière foncière : un enjeu stratégique pour l’aménagement du territoire

Le foncier représente un enjle majeur pour les collectivités territoriales dans la mise en œuvre de leurs politiques d’aménagement et de développement. La maîtrise du foncier permet aux collectivités de réaliser leurs projets d’équipements publics, de logements ou de développement économique. Le droit des collectivités en matière foncière repose sur un ensemble complexe de règles et d’outils juridiques qui leur confèrent des prérogatives étendues. Cet arsenal juridique vise à concilier l’intérêt général poursuivi par les collectivités avec le respect du droit de propriété. Comprendre ces mécanismes est indispensable pour saisir les enjeux et les leviers d’action des collectivités dans l’aménagement de leur territoire.

Les fondements du droit des collectivités en matière foncière

Le droit des collectivités en matière foncière s’appuie sur plusieurs principes fondamentaux qui encadrent leurs prérogatives. Le premier est le principe de libre administration des collectivités territoriales, consacré par la Constitution. Ce principe confère aux collectivités une certaine autonomie dans la gestion de leur territoire, notamment sur le plan foncier. Toutefois, cette liberté s’exerce dans le respect des lois et règlements nationaux.

Un autre principe essentiel est celui de l’intérêt général. Les collectivités doivent justifier que leurs interventions en matière foncière poursuivent un but d’intérêt général, qu’il s’agisse de réaliser des équipements publics, de lutter contre l’habitat insalubre ou de favoriser le développement économique local. Ce principe légitime l’usage de prérogatives de puissance publique comme l’expropriation.

Le droit de propriété, garanti par la Constitution et la Convention européenne des droits de l’homme, constitue une limite importante aux pouvoirs des collectivités. Toute atteinte à ce droit doit être justifiée et proportionnée. Les collectivités doivent respecter des procédures strictes et prévoir des indemnisations en cas d’expropriation.

Le code de l’urbanisme et le code général des collectivités territoriales sont les principaux textes qui définissent les compétences et outils des collectivités en matière foncière. Ils prévoient notamment :

  • Le droit de préemption urbain
  • Les procédures d’expropriation
  • La création de zones d’aménagement concerté (ZAC)
  • Les outils de maîtrise foncière comme les établissements publics fonciers

La jurisprudence administrative joue également un rôle majeur dans l’interprétation et l’application de ces règles. Elle précise notamment les conditions de légalité des interventions foncières des collectivités.

Les outils de maîtrise foncière à disposition des collectivités

Les collectivités disposent d’une palette d’outils juridiques pour intervenir sur le foncier de leur territoire. Le droit de préemption urbain (DPU) est l’un des plus utilisés. Il permet à une commune d’acquérir en priorité un bien mis en vente dans des zones préalablement définies. Le DPU peut être institué sur tout ou partie des zones urbaines et d’urbanisation future délimitées par le plan local d’urbanisme (PLU). Son usage doit être motivé par la réalisation d’une opération d’aménagement d’intérêt général.

L’expropriation pour cause d’utilité publique est un outil plus radical qui permet à une collectivité d’acquérir un bien contre la volonté de son propriétaire. Elle nécessite une déclaration d’utilité publique et une juste indemnisation du propriétaire. Son usage est encadré par des procédures strictes visant à protéger les droits des propriétaires.

Les zones d’aménagement différé (ZAD) permettent aux collectivités de constituer des réserves foncières en vue de projets d’aménagement futurs. Dans ces zones, la collectivité bénéficie d’un droit de préemption renforcé pendant une durée limitée.

Les établissements publics fonciers (EPF) sont des outils de coopération entre collectivités pour mener des politiques foncières à une échelle plus large. Ils peuvent acquérir et porter des terrains pour le compte des collectivités, facilitant ainsi la réalisation de projets d’envergure.

Le bail emphytéotique administratif (BEA) permet à une collectivité de valoriser son patrimoine foncier sans le céder. Elle peut ainsi confier à un tiers la réalisation et l’exploitation d’équipements publics sur son domaine pour une longue durée.

L’articulation des outils fonciers

L’efficacité de la politique foncière d’une collectivité repose sur une utilisation coordonnée de ces différents outils. Par exemple, le droit de préemption peut être utilisé de manière ciblée dans des secteurs stratégiques, tandis que l’expropriation sera réservée aux projets d’envergure nécessitant une maîtrise foncière totale. Les EPF peuvent intervenir en appui pour des acquisitions à long terme.

La planification urbaine comme cadre de la politique foncière

La politique foncière des collectivités s’inscrit dans le cadre plus large de la planification urbaine. Les documents d’urbanisme, en particulier le plan local d’urbanisme (PLU), définissent les orientations d’aménagement du territoire et encadrent l’usage des sols. Ils constituent le socle sur lequel s’appuie la stratégie foncière des collectivités.

Le PLU détermine les zones constructibles, les règles de constructibilité et les servitudes d’utilité publique. Il peut prévoir des emplacements réservés pour la réalisation future d’équipements publics, facilitant ainsi leur acquisition par la collectivité. Le PLU peut également définir des orientations d’aménagement et de programmation (OAP) qui précisent les conditions d’aménagement de certains secteurs.

Le schéma de cohérence territoriale (SCoT), élaboré à l’échelle intercommunale, fixe les grandes orientations d’aménagement d’un territoire plus vaste. Il peut notamment définir des objectifs de limitation de la consommation d’espaces naturels et agricoles, orientant ainsi la politique foncière des collectivités vers la densification urbaine.

La planification urbaine permet aux collectivités d’anticiper leurs besoins fonciers à long terme et de mettre en place une stratégie d’acquisition cohérente. Elle offre également une sécurité juridique aux interventions foncières en les inscrivant dans un projet global d’aménagement.

L’enjeu de la lutte contre l’étalement urbain

La loi climat et résilience de 2021 a renforcé les objectifs de lutte contre l’artificialisation des sols. Elle impose aux collectivités de diviser par deux le rythme d’artificialisation des terres d’ici 2031, par rapport à la décennie précédente. Cet objectif ambitieux implique une révision profonde des stratégies foncières des collectivités, avec un accent mis sur la reconquête des friches urbaines et la densification du tissu urbain existant.

Les enjeux financiers et fiscaux de la politique foncière

La politique foncière des collectivités comporte d’importants enjeux financiers et fiscaux. L’acquisition de terrains représente souvent des investissements conséquents qui doivent être anticipés et planifiés. Les collectivités peuvent recourir à l’emprunt ou mobiliser leurs ressources propres pour financer ces acquisitions.

La fiscalité foncière constitue un levier important pour les collectivités. La taxe foncière sur les propriétés bâties (TFPB) et la taxe foncière sur les propriétés non bâties (TFPNB) représentent des recettes significatives pour les communes. Les collectivités peuvent moduler les taux de ces taxes pour orienter leur politique foncière, par exemple en incitant à la construction dans certaines zones.

La taxe d’aménagement permet aux collectivités de faire participer les constructeurs au financement des équipements publics rendus nécessaires par l’urbanisation. Son taux peut être majoré dans certains secteurs nécessitant des travaux substantiels d’équipement.

Les collectivités peuvent également mettre en place des participations d’urbanisme comme le projet urbain partenarial (PUP) pour faire financer une partie des équipements publics par les opérateurs privés bénéficiant de l’aménagement d’une zone.

La valorisation du patrimoine foncier

Au-delà des acquisitions, les collectivités doivent gérer et valoriser leur patrimoine foncier existant. Elles peuvent céder des terrains non stratégiques pour dégager des ressources ou les mettre à disposition d’opérateurs pour la réalisation de projets d’intérêt général. Le bail emphytéotique ou la concession d’aménagement sont des outils permettant de valoriser le foncier public tout en gardant la maîtrise à long terme.

Les défis contemporains de la politique foncière des collectivités

Les collectivités font face à de nouveaux défis qui impactent leur politique foncière. Le changement climatique impose de repenser l’aménagement du territoire pour réduire la vulnérabilité aux risques naturels et favoriser la transition écologique. Cela peut se traduire par la création de trames vertes et bleues nécessitant des acquisitions foncières spécifiques.

La crise du logement dans de nombreuses zones tendues pousse les collectivités à mobiliser leur foncier pour produire du logement abordable. Elles peuvent utiliser des outils comme le bail réel solidaire (BRS) pour dissocier la propriété du foncier de celle du bâti et ainsi réduire le coût du logement.

La revitalisation des centres-villes est un autre enjeu majeur, notamment dans les villes moyennes. Les collectivités doivent souvent intervenir sur un foncier morcelé et dégradé, nécessitant des opérations complexes de remembrement et de réhabilitation.

Le développement du numérique impacte également la gestion foncière des collectivités. L’utilisation de systèmes d’information géographique (SIG) permet une meilleure connaissance et un suivi plus fin du foncier. La dématérialisation des procédures d’urbanisme facilite les démarches mais nécessite une adaptation des services.

L’enjeu de la participation citoyenne

La politique foncière des collectivités fait l’objet d’une demande croissante de transparence et de participation citoyenne. Les habitants souhaitent être associés aux décisions qui impactent leur cadre de vie. Les collectivités doivent donc développer des démarches de concertation autour de leurs projets d’aménagement et de leur stratégie foncière.

Perspectives d’évolution du droit foncier des collectivités

Le droit des collectivités en matière foncière est en constante évolution pour s’adapter aux nouveaux enjeux sociétaux et environnementaux. Plusieurs pistes de réforme sont actuellement discutées ou envisagées.

Le renforcement des outils de lutte contre la spéculation foncière est une préoccupation majeure. Des réflexions sont menées sur la création de nouveaux dispositifs permettant aux collectivités de mieux maîtriser l’évolution des prix du foncier, notamment dans les zones tendues.

L’adaptation du droit de l’urbanisme aux enjeux du changement climatique est un autre axe de réforme. Il pourrait se traduire par de nouvelles obligations pour les collectivités en matière de préservation des espaces naturels ou d’adaptation au risque d’inondation.

La simplification des procédures d’urbanisme et d’aménagement est un objectif récurrent des réformes. Elle vise à faciliter la mise en œuvre des projets des collectivités tout en maintenant un niveau élevé de protection des droits des propriétaires et de l’environnement.

Le développement de nouveaux outils de financement de l’aménagement est également à l’étude. Il pourrait s’agir de mécanismes permettant de mieux capter la plus-value foncière générée par les opérations d’aménagement au profit des collectivités.

Vers une refonte du droit de propriété ?

Certains juristes et urbanistes plaident pour une réflexion plus profonde sur la notion même de propriété foncière. Ils proposent de développer des formes de propriété collective ou temporaire du sol, permettant de concilier les droits des propriétaires avec les besoins d’intérêt général. Ces réflexions, encore prospectives, pourraient à terme influencer l’évolution du droit foncier des collectivités.

En définitive, le droit des collectivités en matière foncière reste un domaine en mutation permanente. Il doit concilier des impératifs parfois contradictoires : répondre aux besoins de développement des territoires, préserver l’environnement, garantir le droit de propriété et assurer l’équité sociale. Les collectivités doivent sans cesse adapter leurs stratégies et leurs outils pour relever ces défis complexes, dans un cadre juridique en constante évolution.